8 semaines

Qu’elle est posée sur ce lit, sans pouvoir bouger, se lever

Sans pouvoir rentrer

Le temps est long, affreusement, douloureusement.

Pour elle, infiniment, pour nous continuellement.

Nous faisons les voyages, nous arpentons les couloirs, nous attendons des réponses qui ne viennent pas nous attendons une place, ailleurs, qui ne se libère pas.

« Est ce que je serai rentrée à Noël ? Non Mamina, je ne crois pas… »

Elle ne comprend pas tout et nous ne pouvons pas tout dire. Hyperthyroïdie, transfusions, altération irrémédiable des tissus, Horton qui prend toute la place. Son moral de plus en plus bas.

Putain de Horton…

En 8 semaines, une puis deux, trois, six voisines de chambres se sont succédées et elle est toujours là.

Depuis tout ce temps, elle a tout enduré. Un infirmer en service d’urgence crasseux, qui tandis qu’elle avait soif, après plusieurs heures d’attente dans un couloir surchauffé, lui a demandé de se taire d’abord, si elle voulait boire. Il a eu cette aide soignante qui lui a assené que la nuit, il ne fallait pas sonner : « Les couches c’est fait pour ça ».

Bien sur, l’interne est adorable (mais dépassé), nous avons des infirmières « préférées », attentives, douces, à l’écoute… Comme elle.

Mais quoi ? Jusqu’à quand ? Quelle est cette vie qu’elle endure, cette perte d’autonomie sans penser à la dignité.

La dignité !!!! Cet essentiel lorsque l’on est dans son état. Dans n’importe quel état d’ailleurs…

Noël ?

Si près et tellement loin.

 

Aligner les mots

J’aurai tant à écrire sur cette semaine apocalyptique.

Sur l’hôpital public d’abord. Ses arcanes, ses codes, ses contradictions, ses violences, son humanité aussi. Je découvre ce que je ne soupçonnais pas, moi la supportrice du système de santé à la française. Je déchante. A fréquenter aussi souvent l’hôpital, les informations m’arrivent avec une certaine brutalité. Les conditions de travail des personnels soignants, la totale et flagrante incompétence de certains se dispute à l’immense humanité et au professionnalisme d’autres. Je ne suis pas dans la découverte totale, néanmoins certaines pratiques me choquent au plus haut point et cela d’autant plus parce que je suis directement concernée. Je suis assez abasourdie par la manière dont nos seniors malades sont traités et le déplore infiniment. Rudesse, précipitation, manque de temps, manque d’écoute. Voilà autant d’éléments qui m’interpellent. Comme m’interpelle aussi la manière peu amène dont se comportent des familles ainsi que des patient-es.

Depuis plusieurs mois, je suis confrontée, ainsi que mes collègues à un rythme de travail hyper soutenu. Nos conditions de travail sont dégradées, fonctionnaires, chargés d’accueillir et accompagner un public en grande précarité, nos services ont vu leurs dotations tranchées dans le vif. Ainsi, nous avons de moins en moins de moyens pour offrir un service public de qualité à une population qui s’achemine à grand pas vers un chemin de paupérisation. Les départs à la retraite, les mobilités diverses ne sont pas remplacés. En conséquence, nous nous retrouvons à occuper une voire deux et parfois trois fonctions en même temps. Kafkaïen. Parfois, la tension est telle que tout explose avec une telle intensité, qu’elle balaye tout sur son passage. Pour autant, il y a entre nous ce lien assez fantastique, qui nous fait mettre nos egos de côté pour y retourner et assurer ces multiples missions, pensées et assumées par des personnes souvent très éloignées du terrain.

J’ai peu d’ami-es. Je l’ai écrit souvent ici. Je l’ai déploré d’abord avant de me rendre compte qu’il y a des liens que je ne suis plus en mesure, pour le moment, de nouer. J’ai besoin d’espace, de liberté, de silence, peut être même en ce moment de solitude. Depuis un an, nous nous éloignons une précieuse amie et moi. Un éloignement du à des incompréhensions qui n’ont jamais été discutées, à des chemins de vie désormais radicalement différents. Je suis attristée et pourtant dans l’acceptation, ce qui me ressemble peu finalement. Jusque là chaque séparation, rupture amicale ont toujours été infiniment douloureuses et difficiles pour moi. Au delà du pincement au cœur, je me dis que je grandis peut être, que je me sécurise et aussi que j’ai besoin d’autres « choses ». Du vrai, du simple, du sans prise de tête, du « sans concurrence » (consciente ou inconsciente).

Dans cette folle semaine, il y a eu des rires tonitruants pour évacuer, souffler, reprendre le dessus. Il y a eu des pleurs, de l’incompréhension, de la douleur. Il y a une invitation qui tombe, à Paris, pour se retrouver en famille ; ce dont nous ne sommes pas certains d’avoir envie. Il y a eu un arc en ciel fantastique, tombé au milieu d’une conversation tendue. Il y a eu des nuits avec peu de sommeil et des réveils douloureux.

La vie, juste la vie….

 

Déflagration

Des mois que je n’étais pas allée sur son blog. Il faut dire qu’il poste peu, de ci de là des photos toujours belles, chaleureuses, douces, comme je les aime. Des photos comme lui. Papa aimant, homme charmant, ami fidèle.

Et puis le message. Terrible. L’annonce du cancer de son enfant de 8 ans, il y a exactement 10 jours. Avec des mots choisis, sourds, d’une violence inouïe.

Quand nous sommes vus pour la dernière fois ? Il y a un mois et demi. Nous évoquions l’achat de leur nouvelle maison, la nouvelle cuisine dans laquelle il pourrait s’adonner à sa passion, les chambres des filles, plus grandes, son rêve de jardin d’hiver.

Quelque chose s’abat sur mes épaules. L’incompréhension, la colère, l’infinie tristesse, l’impossibilité à trouver les mots.

Je l’imagine, petite V., pleine de vie, au rire doux. Une enfant, qui bascule dans la douleur quotidienne, dans la gravité, qui depuis peu a élu domicile, contraint et forcé, dans un univers hospitalier.

La vie. Étrange,implacable.

Dans un mail discret, j’ai assuré de mon amitié, de mon soutien, de ma présence. Je vais prier aussi, offrir des méditations, m’efforcer d’honorer la vie…

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