Last Year

Nous nous sommes levés tard.

Nous avons allumé nos portables et l’un comme l’autre avons lu les messages reçus en cascade. Est ce que nous étions sortis la veille ? Est ce que nous allions bien ? Est ce que nous comptions rester dans la capitale ? Nous n’avons pas compris tout de suite. Alors nous avons allumé la TV et dans la foulée, mon beau-père appelait inquiet que nous n’ayons pas pris la peine de le rassurer.

Il y a un an, nous venions de nous marier et flottait encore autour de nous ce parfum de joie, ce bonheur simple.

Il y a un an, j’avais un entretien pour un nouveau travail. Je croisais les doigts pour être prise, pétrie néanmoins de doutes et d’une peur sourde.

Il y a un an, mon beau père était encore parmi nous, mes parents n’étaient pas encore entrés dans le cercle infernal des opérations et des résidences forcées dans les hôpitaux.

Il y a un an, V. n’était pas encore atteinte de son cancer.

Il y a un an, nous n’avions pas eu cette terrible dispute qui m’a fait prendre conscience, plus que jamais, que tout est ténu, fragile.

Il y a un an, la vie a décidé de nous épargner, nous et nos proches, nos aimés.

Il y a un an notre monde avait commencé à vaciller, mais depuis lors il ne cesse d’être ébranlé. Il y a comme un avant et un après. Des pouvoirs qui s’entrechoquent, des valeurs qui volent en éclats, des colères qui grondent, des contre-pouvoirs, des informations tronquées…

Il y a un an, je voyais la vie d’une certaine façon. Simpliste peut être, différente d’aujourd’hui en tout cas.  Aujourd’hui tout est plus précieux, plus savoureux, plus doux, plus beau, plus fragile aussi. Plus urgent.

Oui depuis un an, tout est infiniment plus urgent…

Persister

J’ai fait du tennis, de la natation, du taï chi, suivi des ateliers d’écriture, des ateliers mandalas, des cours de théâtre,… J’ai tout arrêté. Je suis incapable de tenir la distance. Je me lasse, j’aspire à ma liberté, je m’épuise, le collectif m’étouffe. Je me suis tournée cette année vers la méditation pleine conscience. 8 cours seulement. Mais c’est dur ! Dur de ressentir, dur de faire le vide, dur de ne pas être assaillie par tout ce qui fait mon quotidien, tout ce qui me submerge.

Je ne sais pas si je pratique bien, je tâtonne encore entre les cours mais je me sens bien après chaque méditation. Décider de prendre du temps pour soi, de se l’accorder vraiment, de se traiter avec bienveillance n’est pas une mince affaire pour moi. C’est même un challenge.

Longtemps, j’ai souhaité être une experte dans mon domaine (celui de l’accompagnement vers l’emploi), une « référence », une personne reconnue. Ce que je n’ai jamais été. Ce qui m’a le plus intéressé c’est la relation humaine, l’échange avec l’autre, la transmission. J’ai été je crois, une piètre technicienne. L’administratif sous toutes ces formes (aliénantes) m’a gonflée. Je me suis contentée pendant 13 ans d’être une accompagnante « moyenne ». Comme j’ai été une élève, puis une étudiante, « moyenne ». Aujourd’hui, dans mon nouveau poste, je suis revenue à la case départ. Je ne suis pas moyenne, je suis bien en dessous de cela. Insupportable. Mais je persiste et je signe. Sans doute parce que si le destin m’a conduite jusque là, c’est parce que je devais : me retrouver face à mes manques, mes doutes, cette question de la place et de l’appréciation de soi.

Voilà un message bien décousu… Un peu comme moi.

Les manques

Elle a 30 ans et en fait dix de moins.

Ses grands cheveux barrent son visage et pour nous parler, elle ne prend pas toujours la peine de les relever. Dommage, car ils cachent ses grands yeux.

Elle s’habille avec des vêtements très amples, baggy, toujours des baskets, toujours des tee shirts longs pour faire taire les nombreux tatouages qui peuplent ses bras et crient sa vie, ses croyances, ses attaches .

Son expérience est mince, des boulots par ci par là, trouvés par sa propre mère. Il y a près de 10 ans.

Une semaine après l’avoir rencontrée, elle était au boulot, une aubaine, un miracle. Certes, un contrat aidé, mais un CDD malgré tout.

Un bonheur pour elle. Celui de pouvoir dire à son enfant que Maman va gagner sa vie, Maman travaille comme les autres Mamans de l’école, Maman existe (enfin).

Car c’est une maman, c’est la première chose qu’elle dit d’elle. Son enfant est sa fierté, sa raison de vivre, son tout. Il y a bien eu le géniteur, un bref passage, puis un papa de cœur qui est parti. C’est cela qui l’a poussée à chercher du travail.

Les premières semaines se passent bien. Très bien. Les compétences sont là, elle tient les cadences, elle est précise, autonome sur son poste de travail. Les cheveux sont rangés dans une grande queue de cheval.

Un mois plus tard, l’employeur note de nombreuses absences, non justifiées, des frottements avec des membres de l’équipe. Elle s’énerve, s’irrite, pleure. On lui donne sa chance malgré tout, on passe l’éponge, car elle est moteur dans l’équipe.

Cinq mois plus tard, c’est la dégringolade, il faut la changer de poste, l’équipe ne la supporte plus, pas plus que son encadrant technique. On repart comme en 14, tout se passe pour le mieux. Elle est contente, plus apaisée, elle envisage l’avenir.

Puis rebelote. Elle n’arrive plus à l’heure, n’honore pas les RDV, ne va pas en formation, s’accroche avec ses collègues.

Aujourd’hui c’était le bilan final de ces quelques mois chaotiques, des mois où nous n’avons jamais cessé d’être présents et d’y croire. D’y croire plus qu’elle.

Alors que je dressais le tableau des constats, que je renvoyais à sa responsabilité, que je questionnais sur ce qui l’animait et  sur ces multiples sabordages, elle a pleuré.

Elle a pleuré en silence, de grosses larmes qui perlaient sur ses joues rebondies d’enfant, son regard implorait. Et finalement les mots sont sortis. Comme des plaintes, un lointain cri.

Le manque de reconnaissance, d’amour de soi, de confiance. La peur. De se lancer, de changer de vie, de réussir.

Elle m’a touchée bien sûr. Car ses mots, douloureux, pénétrants auraient pu être les miens. Je suis du bon côté de la barrière, j’ai un emploi, c’est vrai mais le doute est perpétuel chez moi, la confiance s’effrite souvent. J’ai malgré moi un réel besoin de reconnaissance, de la part de mes pairs (et de mes impairs…), de ma hiérarchie. Enfin, le besoin d’amour ne m’a jamais quittée. Aujourd’hui encore, il y a en moi cette enfant qui lutte pour panser ses plaies.

Mon job, c’est de poser le cadre, les règles, de ramener à la réalité. Pour autant, mon enfant intérieur a rencontré le sien…

 

Fuite

 

Il y a eu cette réunion d’équipe éprouvante

Il y a eu ces 15 mails échangés sur un sujet à la con, comme dans une cour de récréation, comme « c’est celui qui a dit qui est »

Il y a eu cette prune, encore. 107 euros en moins de deux mois.

Il y a eu cette invitation dans son bureau « pour régler la situation »

Il y a le doute, le questionnement, la lassitude

Il y a ces nuits blanches, à nouveau

Il y a cette sensation, si souvent touchée du doigt : le besoin physique de la fuite. Prendre 2 sacs, des bouquins, ma voiture et partir. Loin

Il y a les mots qui se bousculent mais qui ne sortent pas.

Il y a ces insupportables relations, ces échanges violents qui ne servent à rien, sinon à crisper.

Il y a cette  impasse, avec laquelle je me familiarise depuis plusieurs mois.

Je n’ai envie de rien, ou plutôt pas grand chose : sinon de silence, de repos, de paix intérieure.

Alors pour quelques temps, je vais me mettre « au vert »

Tendresses et chocolat ♥