Investir le temps

Le temps s’égrène peu à peu.

Plus que deux petites semaines.

Mon message de départ est écrit, le pot de départ pensé, les relais de mes candidats sont en cours. Je vide mon bureau un peu tous les jours, pas trop. Je suis attentive aux messages, aux gestes, adressés par mes collègues, en freinant mes élans d’émotions néanmoins.

Je pensais que tout se ferait en douceur mais non. Mon corps se rebelle, comme à chaque changement radical (si peu au final). Je ne tiens plus debout, je flanche. Enfin, lui plutôt. Il me signifie…quoi ? je ne sais même pas.

Chaque jour, je me répète que j’ai été choisie, « C.H.O.I.S.I.E. », que ça va bien se passer. Mais ces affirmations positives, ne sont pas suffisantes. La peur est là. Et le sentiment qu’encore une fois, je vais vivre cette grande étape loin de mon Népou…

Il y a…

Ces quelques cheveux blancs. Sur les tempes et sous la frange. de plus en plus nombreux, de plus en plus difficiles à cacher (longtemps)

Ces rides aux coins des yeux. Et la pire, celle du lion (salope) qui se creuse de plus en plus.

Les joues. Remplies, rosées la plupart du temps, rouges en période de grand stress ou lorsque je pique un fard.

Le double menton. Omniprésent, omnipotent, risible de fatuité

Ces bras qui avec le temps se transforment en chauves souris.

Les bouées, sur le ventre, de plus en plus opulentes. Affreusement, douloureusement visibles.

Les cuisses, qui frottent, vallonnées, orangées, striées.

Il y a trop de tout partout….

Food Junkie

Qu’est ce qui fait que je pourrais me mettre à table, à 18 h en rentrant du travail et m’enfiler à peu près tout ce que contiennent mes placards

Qu’est ce qui fait que lorsque j’ai fini de manger, j’ai encore faim et que je pense à la bouffe une grande partie de la journée

L’exigence, l’image dépréciée de moi, le manque (de mon mari, d’amis, d’amour, de reconnaissance ?)

Je me fais l’effet d’être une junkie. Qui a besoin de sa dose de sucre pour supporter un quotidien exécrable.

C’est vrai, j’ai un toit, de quoi manger justement, je suis en relative bonne santé, j’ai de quoi me vêtir et j’ai un foyer. Bien sûr que c’est vrai et parfois j’ai presque honte de cette opulence lorsque je croise, chaque jour, le dénuement des autres

Mais il n’empêche, le besoin coupable de me remplir, coûte que coûte est revenu comme un oiseau de mauvaise augure

Je sais ce que ça me dit, mon corps le sait aussi, victime discrète de ce cerveau qui ordonne les prises de poids puis les mises à l’épreuve drastique

Un adage dit « qui a bu, boira » en est il de même pour ce cercle infernal dans lequel je suis depuis des dizaine d’année

J’ai tout essayé. Mise à part la lobotomie je ne vois pas.

Comment fait on pour se remettre de ce qui a été enfant, de ce qui n’est plus adulte mais qui a creusé son sillon si profondément que chaque secousse revient remuer la boue encore et encore

Parfois, je surprends le regard des autres sur moi. Sur ce que je mange et je lis parfaitement ce qui s’imprime dans ces regards compatissants ou accusateurs, à la marge interrogateurs et je n’en mange que plus

Je suis ma victime et mon bourreau, ma sauveuse parfois mais une sauveuse qui encore une fois n’ai pas capable de se battre à armes égales.

 

 

Introspections

Les thérapies, les rencontres, les coups durs m’ont poussé loin dans l’introspection. Ma nature aussi. Depuis toujours, j’ai cette tendance naturelle au questionnement, à l’analyse.

Mes dernières lectures aussi, notamment en matière de psychogénéalogie, me font poser certains constats, m’invitent à faire des rapprochements et aussi des oppositions  :

– être élevée en nourrice par une nourrice qui elle même a été élevée par une nourrice

– choisir un homme absent tandis que la présence de mon père m’a toujours manquée, vouloir faire un enfant avec un homme qui habite loin, lors que la présence de mon père m’a toujours manquée : merveilleuse façon de me faire travailler ma peur de l’abandon

– travailler dans le social, comme maman, qui a cessé son activité lors de sa rencontre avec mon père. Son plus grand regret.

– avoir une addiction à la nourriture, comme mon père, comme sa mère avant nous

– avoir des grands mères « fertiles » qui ne voulaient pas d’enfants, une mère qui souhaitait une grande famille et qui n’a pas eu d’autres enfants que moi et moi…

– choisir un métier d’aide, d’accompagnement, alors que je me suis si souvent sentie seule

– déplorer la trop grande proximité familiale et avoir des difficultés à m’en affranchir

– choisir un taiseux, comme papa

– être colérique, possessive, de mauvaise foi comme la grand mère détestée et détester lui ressembler par ces aspects

– porter et revendiquer toutes les valeurs de la famille d’accueil et très peu me reconnaitre dans celles de ma famille

– avoir tant de mal avec le corps, dans une famille où personne ne s’est jamais écouté, n’a pris soin de son corps

– des maux d’estomac, des migraines, des problèmes de circulation, comme toutes les femmes de la famille

Des coïncidences et d’autres pas…

 

Pas trop près s’il te plait

Sa passion pour la photo l’amène à me photographier trop souvent à mon goût. De trop près.  « Pour les souvenirs » dit-il.

Je me demande si c’est ça l’amour. Voir l’autre à travers un prisme déformant, le voir sans défaut, beau malgré tout.

Tandis que je m’étais fixé un objectif (plusieurs en fait) : me traiter avec bienveillance et sans violence, voilà que mon image actuelle me griffe.

Plus violente qu’elle ne l’a jamais été. En même temps, je n’ai jamais été aussi grosse.

Pour être précise et juste, je me dégoûte. Et je me déteste de le penser.

Comment fait-il, avec ses yeux de Namoureux, pour me supporter alors que je m’insupporte…

Sur les photos, je vois mes joues. Énormes, rouges, qui prennent toute la place (genre poupées russes, pour te faciliter la représentation). Je ne parle pas du cou, des seins (mais il adoooore mes seins, qui effectivement valent le détour), de mes mains potelées, de mes cuisses et de mon cul.

Je ne me reconnais plus. Cette fille là, qui déborde de tous les côtés, qui prend toute la place sur la photo, ce ne peut être moi.

A chaque grande secousse, les démons se réveillent. Incontrôlables.

J’ai ressorti le cuit vapeur, le wok, les épices qui relèvent  les viandes maigres, je me suis remise au poisson à l’eau. Mais cela ne change pas grand chose.

J’erre dans ce corps difforme, je dois le porter, le supporter, composer avec lui.

Dans la douleur.

Il y a de la douleur à se voir dans le regard des autres (à commencer par celui de ma mère), des regards qui jugent. Toutes ces personnes qui se demandent (je les entends se le dire), comment on peut avoir si peu de volonté, comment on peut se laisser aller…

Je sais pourquoi je mange aujourd’hui. Je te donne deux ou trois mots clés pour ne pas m’étaler sur le sujet : » manque de confiance, place à prendre, besoin de reconnaissance et d’amour ». Mais savoir ne guérit pas.

J’ai « une carrière » dans le régime. Plus de 20 ans à tous les essayer (ou presque). Je peux citer un nombre incroyable de noms de spécialistes et de charlatans. Les kilos, je les ai perdus, puis repris puis perdus, puis re-repris. J’ai obligé mon corps, je l’ai affamé, maltraité. Jusqu’au plus complet dénigrement.

Dans ces circonstances, chacun-e y va de son avis, de sa petite phrase, de son expérience.

Mais personne ne sait.

Pour manger, j’ai volé, je me suis relevée la nuit, je me suis rendue malade, je me suis exclue, j’ai voulu disparaitre. Non personne ne sait la douleur du corps, la douleur de l’âme, après s’être rendue malade d’avoir trop manger, à se considérer comme un être de peu de chose.

J’ai mangé pour combler, pour oublier, pour adoucir.

L’hyperphagie me dévore. Du dedans, comme du dehors.

J’ai écrit maintes fois sur le sujet mais je ne l’ai pas encore épuisé.

Ce combat là, infime au fond au regard de bien d’autres, est pourtant le mien.