Histoires de vie

J’aime toujours autant ça.

Les écouter parler d’eux, de leur parcours professionnels, de leur histoire de vie au boulot.

Les termes techniques, les compétences, viennent caresser mes oreilles.

J’aime les belles histoires racontées avec passion. Celles qui s’enchaînent joliment, les autres plus chaotiques, celles encore à rebondissements où tout n’est pas linéaire.

J’aime quand les mains s’animent et que les yeux pétillent. Ils sont synonymes du sens.

Du sens donné à son travail, à ses gestes, à ses décisions, à ses choix.

J’aime quand ça questionne, quand ça frotte, que c’est « rugueux ».

Je suis toujours étonnée des compétences, nombreuses, si peu conscientisées parfois, si mal présentées souvent, du manque de fierté à réaliser, à être.

Et puis j’aime les surprises. Un Cv banal et une personne qui donne à voir d’elle le meilleur, dans des mots simples, choisis, justes. Ou au contraire, un CV et une lettre hyper prometteurs et une personne mollassonne, triste, qui ne donne pas envie d’aller au bout de la découverte.

Malgré les difficultés, la violence du quotidien, la fatigue, le trop plein, il me restera toujours ça, je le sais : la curiosité de l’autre.

 

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Tardive apparition

Il m’est apparu (un peu tardivement) que je n’étais plus faite pour le travail.

Tout ce gâchis : j’entends des talents, des compétences qui restent sur le carreau, des patrons sourds aux demandes (à part à la SNCF plus personne n’est en mesure de revendiquer aujourd’hui) des salariés, des milliers d’offres qui restent non pourvues, des milliers d’euros mis dans des formations qui ne servent à rien… lasse, je me dis qu’il serait bon que je laisse la place à plus motivé-e que moi. Je ne le suis plus.

Surtout, je m’affranchis (enfin !) de la culture travail transmise par mes parents. Ponctualité, sourire, exécution des tâches sans rechigner, arrêt maladie seulement si on frôle la mort, zéro contestation ou opposition parce-que le patron a le droit de vie ou de mort sur toi (j’exagère à peine) et surtout, surtout, se faire bien voir par TOUT LE MONDE. J’en ai soupé de ça aussi.

Longtemps, j’ai été revancharde. Fille de parents qui ont le certificat d’études, il me fallait « réussir », avoir un emploi stable et ne surtout pas, comme eux, faire mes 40 heures par semaine pour un salaire de misère. Le travail a été mon obsession longtemps. Je vivais par et pour lui. Faire social a été ma mission. Celle qui donnait un sens à ma vie, celle qui me donnait un rôle social « important » à mes yeux. Erreur. J’ai tenté,comme j’ai pu, avec quelques moyens et au prix d’une énergie folle, de ramener vers l’emploi femmes et hommes souvent blessés et déconsidérés par la société.

Et puis, je ne savais pas vivre avec moi. Les instants « off » étaient une torture. Il y avait bien la lecture, les balades, quelques sorties mais ça ne me remplissait pas. Le travail oui. Il m’a fait prendre pas mal de kilos et me délester de mon énergie vitale aussi.

Aujourd’hui, je vis bien avec moi. J’aime ne rien faire, je me délecte de la contemplation : des arbres, des oiseaux, de mes montagnes, des fleurs, de la pluie. Rester plusieurs heures à lire ne me fait pas culpabiliser, de même que je ne me sens plus perdue face au silence. Plus je vieillis et mieux je vis en ma présence. Je ne me sors plus par les yeux. J’ai testé le collage un temps, puis la peinture de galets, je me suis mise au jardinage, je ne quitte plus mon appareil photo. L’écriture quant à elle, reste et restera ma béquille, ma plus fidèle compagne. Toutes ces petites choses mises bout à bout me font toucher du doigt qui je suis.

Un beau bureau, une mission éclatante, une mallette chic de maitresse d’école, des réunions… tout ça ne me fait plus rêver.  Je ne sais pas si je m’en fous mais je n’en suis pas loin. Il faut dire que mon emploi actuel est loin de répondre à mes attentes. Je ne lui ai pas encore donné mes couleurs, je l’occupe avec difficultés et de manière très extérieure. Je m’implique au minimum.

« L’autre » m’a épuisée ou plus exactement, je me suis laissée épuiser par lui.

La vie m’a rattrapée. Il faut se dépêcher de la vivre. Surtout maintenant…

Pourtant, il y a toujours chez moi ces soubresauts. Lorsque je dois animer une information collective ; les mots compétences et parcours professionnel ou encore formation tout au long de la vie (glurps) me font tendre l’oreille et me mettre au garde à vous. J’aime ça, je suis faite de ça : l’accompagnement de l’autre vers lui même, une part de lui en tout cas.

Peut être que c’est à mon tour maintenant….

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Moi et quelques autres…

Je leur demande d’apprendre à se connaître, de poser leurs compétences, leurs points forts. Je les entraîne à parler d’eux, en des mots précis et concis, pour attirer l’attention d’un employeur mais surtout pour eux. Pour apprendre à gagner en confiance, pour être convaincant.

Suis je seulement capable de faire cet exercice ? De dire qui je suis. Qui je suis vraiment.

Je peux dire que je suis une professionnelle de l’accompagnement. Une bonne professionnelle. Il m’aura fallu plusieurs années pour être en mesure d’écrire et penser vraiment cela. Plusieurs années de divan aussi pour comprendre quelles étaient mes motivations réelles, pour avoir plaisir  à exercer mon métier.  Je suis une conseillère emploi méthodique et à l’écoute. Les personnes que j’accompagne savent qu’elles peuvent compter sur mon écoute et ma bienveillance.  Je n’ai plus besoin de signes de reconnaissance, je ne fais plus ce métier pour me réparer, pour travailler dans le social comme ma mère avant moi. Je fais ce métier pour l’autre. Pour lui apporter mon expertise, ma technicité, mon humanité aussi mais sans complaisance ni misérabilisme.

Je suis une femme amoureuse de son mari. De son rire, de ses mots et de ses silences, de ses hésitations et de ses prises de décisions, de ses passions, de qui il est tout simplement. Il y a des choses dans ses manies qui m’énervent. Il est vrai mais ce n’est rien à côté du bonheur que j’ai de l’avoir près de moi (même lorsqu’il ronfle). Nous ne sommes pas un couple tout à fait comme les autres, si l’on se compare à notre entourage. Nous composons plus avec l’absence qu’avec la présence l’un à l’autre.  Mais c’est ainsi que nous nous sommes construits. Est-ce que j’ai peur  ? Oui, tous les jours. Est ce qu’il me manque ? A tous les instants. Est-ce que nous allons surmonter tout cela, tenir la distance sans nous lasser, sans nous trahir. C’est en cela que réside notre défi, celui que nous avons formulé dans nos vœux de mariage.

Je suis un être solitaire, avec peu d’amis. Cette réalité m’a longtemps laissée indifférente, tant j’avais besoin de solitude, de silence pour me retrouver. En réalité, je me suis cachée et me suis menti. Aujourd’hui, cette solitude me pèse. Comment fait-on pour se faire des amis à 40 ans ? Je ne sais pas. Je dois ajouter que mes plus grandes histoires d’amitié se sont toutes terminées dans des circonstances douloureuses. Me faisant douter de moi et par ricochet des autres. Mon besoin d’amour et de reconnaissance m’a longtemps poussée à entretenir des relations fusionnelles dans lesquelles je n’étais pas moi. Je me sens réparée, plus solide mais pas suffisamment armée pour faire le premier pas, dans une société de l’instantané.

Je suis une femme qui ne peux pas avoir d’enfant. Qu’est ce qu’apporte cette information ? Rien. C’est juste que je peux l’écrire et depuis peu le dire. Sans honte, sans avoir le ventre qui se serre, sans avoir envie de prendre la main de mon mari, sans éviter le regard de ma mère. Je suis une femme qui n’aura jamais d’enfant.

Je suis une contemplative de peu de passion. L’écriture, la nature, les voyages (forcés). Des tas d’envies et peu de réalisations, incapable que je suis de m’engager sur le long terme. Est-ce que c’est un problème ? Parfois oui…

Je suis la fille de mes parents. Ce serait la partie la plus complexe à expliquer. La plus douloureuse aussi. Cette histoire de famille chaotique, douloureuse et pourtant si riche.

Je suis athée et socialiste (mais plus pour très longtemps), je suis humaniste, républicaine et laïque, française (follement).

Je suis tout et son contraire. Sensible et forte, mélancolique et enjouée, dépressive et furieusement optimiste, drôle et plombante à mort, solide et fuyante, rebelle et soupe au lait, susceptible et capable de tout entendre, curieuse et blasée, réaliste et utopiste…

Pourtant, à l’intérieur, tout cela sonne un peu creux…

Revue de semaine

♠ Lundi

Vénérable Directrice n’est pas là. En son absence, nous prenons certaines libertés que nous ne pourrions pas nous autoriser en temps normal. La réunion d’équipe vire à la sérieuse récréation. Il faut traiter les sujets mais nous le faisons dans un certain brouhaha. Ils sont drôles ces adultes quand la figure de l’autorité n’est pas là. Nous nous transformons, nous redevenons des enfants qui cherchent à se placer, à prendre le dessus sur les autres.

Cela montre aussi à quel point nous avons besoin de nous dire, dans notre quotidien de travail, d’être entendus.

Mardi

Je suis en récup. ce qui me permets de déjeuner avec ancienne collègue de travail bien aimée. Elle est retournée dans son ancienne machine à broyer… Malgré nos 12 années d’écart nous nous ressemblons de manière déconcertante. Physiquement, dans notre histoire, dans nos colères, dans les sujets qui nous animent, dans la place que nous cherchons désespérément à prendre auprès de nos pères. Coup de foudre personnel puis professionnel. Elle est drôle notre histoire. Elle a fait, par sa lumineuse présence, tomber les barrières. Elle a osé dire tandis que je n’avais plus de mots, elle m’a forcée à la douceur en me prenant maintes fois dans ses bras lorsque j’étais sur le fil. Elle a remis de l’humanité. Pour tout cela, je lui suis d’une infinie reconnaissance.

J’ai RDV chez une photographe professionnelle. J’ai envie de faire un cadeau à Namoureux. Quelle douleur que de se soumettre ainsi à l’objectif… Quand on aime…

Mercredi

Mon après midi est faite de « RDV Messieurs ». Accompagnant majoritairement des femmes, ces RDV sont rares, pas exceptionnels mais rares.

Je retiens le premier RDV. Un jeune homme que je vois régulièrement depuis plusieurs mois, au gré de ses missions. Un garçon attachant, qui se donne du mal, qui se bat à la fois contre la solitude et contre quelques patrons qui n’ont pas eu peur d’abuser de son statut d’étranger maitrisant mal la langue et les rouages de l’administration française. Il me parle de son découragement, de sa rancœur. Touchant dans les mots, dans la colère, dans l’envie de s’en sortir, de faire mieux que ceux restés « là bas ». Touchant dans sa confidence : sa confiance en moi. « Tu sais, il n’y a que toi qui sais me parler vrai ».

Je retiens le dernier RDV. Un homme d’âge mûr. Qui semble avoir traversé toutes les tempêtes : la guerre, le déracinement, le mariage forcé, le couple qui se déglingue, le chômage, la famille qui renie tout. Il faut tout recommencer de zéro. Il a besoin que je comprenne. La souffrance, l’errance, son état intérieur, avant de commencer le travail ensemble. Nous parlons pendant une heure. Nous parlons de tout sauf d’emploi, nous parlons essentiellement de lui. Il ponctue ses phrases de longs silences puis parfois de « vous comprenez ? ».

Oui.

Jeudi

Soirée collègues. Nos soirées deviennent de plus en plus rares et à la fois de plus en plus intenses. A quoi cela tient il ? Le métier plus difficile, plus éreintant ? Est ce parce que nous avons vieilli ? Est ce parce qu’après tant d’années, nous nous connaissons sur le bout des doigts. Nous partageons les mêmes valeurs, fortes. Celles de l’égalité de traitement, la laïcité, un accompagnement centré sur la personne. Au fond et sans doute, plus que tout autre chose, c’est cela qui nous guide et qui a fait qu’après bien des turbulences nous nous entendons encore si bien.

Vendredi

Pour quelques semaines je mène avec une de mes collègues un collectif axé sur la recherche de la compétence. C’est mon atelier préféré, celui qui me donne une pêche de fous. On découvre, à travers des exercices et des mises en situation, l’autre. Au fur et à mesure des semaines, on les sent renouer avec la confiance, mettre des mots sur ce qu’ils savent faire, prendre conscience de leurs compétences et savoirs faire. Rien de magique, juste le révélateur de ce qu’ils sont vraiment. Avoir le temps de mener ce type d’atelier, c’est juste un vrai luxe. Un luxe d’autant plus appréciable quand il est mené avec une personne dont on se sent proche et qui pratique en complémentarité.

Samedi

Cousine préférée, ma sœur de cœur, m’apprend que cousin préféré (son mari) lutte depuis plusieurs semaines contre une dépression sévère et que par deux fois, il a fait un tour aux urgences psychiatriques. Cousin préféré est un joyeux luron, une « personne soleil » comme j’aime à les appeler. Toujours un bon mot, une bonne blague, un farceur notoire, le sourire et le rire éclatants. Nous nous connaissons depuis plus de 20 ans. Je sais de lui ses doutes, ses colères noires parfois, son manque de confiance. Mais jamais, vraiment jamais, je n’aurais pu soupçonner son envie d’en finir, son désespoir intérieur. Ces deux là ont tout traversé, les pires des tempêtes. Je le voyais solide comme un roc. Le roc s’est fissuré et avec lui mes certitudes et croyances. Cette joie, ce rire si flamboyants n’étaient peut être qu’un rempart.

Ne pas oublier d’investir chaque seconde de vie…