C’est un au revoir

Vous partez bientôt.

J’avoue que je ne suis pas peinée, ni nostalgique.

Dans les faits, il y a plusieurs années que vous êtes partie. Vous animez les réunions importantes, vous êtes l’interlocutrice privilégiée des institutions mais pour nous vous n’êtes plus qu’un courant d’air, que l’on aperçoit de temps en temps derrière son bureau.

Vous partez et c’est un nouveau chapitre professionnel qui s’ouvre pour moi et pour notre équipe.

Je me rappelle notre premier entretien. J’étais au bout du rouleau après 6 mois de recherche d’emploi. Désemparée, avec la crainte de devoir renoncer à mon nouveau projet professionnel. J’étais sortie de ma formation de conseillère emploi pleine d’idéaux, de croyances aussi mais la recherche d’emploi m’a fait douter, m’a mise en face des réalités. J’étais prêtre à renoncer, à me tourner vers un emploi alimentaire et il y a eu ce RDV avec vous. Le dernier de ma longue liste, celui sur lequel je misais tout. Je ne me rappelle pas vraiment du contenu de cet échange, sinon que nous avons parlé des SDF. Vous m’avez l’air de rien, glissé une mise en situation sous le nez. Vous m’avez parlé de choix, de respect de la temporalité de chacun, de quelque chose d’essentiel que je n’oublie pas « on n’aide pas une personne qui ne souhaite pas être aidée, le maitre de son parcours, c’est elle ». Mon leitmotiv.

Vous m’avez dit « je vous rappelle », deux semaines après je commençais à travailler. C’était il y a 12 ans. 12 années au cours desquelles j’ai grandi, au cours desquelles j’ai acquis une posture et une identité professionnelle. J’ai muri, avancé, me suis fait des amis, me suis ouverte aux autres, à la société et à moi. Vous avez été une passeuse, un professeur hors pair, jamais avare de conseils, d’invitations à la réflexion, à l’introspection. Votre vision de l’accompagnement m’a inspirée, portée même.  Je crois pouvoir dire que vous portez des valeurs fortes, vous êtes la seule à défendre et afficher une philosophie de la qualité d’accompagnement et non pas celle de la quantité, du chiffre. Vous avez été un exemple, un mentor.

Longtemps, je vous ai mise sur un piédestal. Vos compliments me nourrissaient, tandis que vos critiques me mettaient à terre. Je vous craignais, autant que votre approbation était importante. J’étais comme une enfant face à la directrice toute puissante, fascinée par la maitresse femme. J’en ai oublié d’exercer mon sens critique, je me suis laissée aveugler.

Car si vous supportez toutes les faiblesses des chercheurs d’emploi que nous avons la mission d’accompagner, elle vous est insupportable  chez vos collaborateurs.

Aussi, mes 12 années de travail ont été ponctuées de nombreuses descentes aux enfers.

J’ai appris, par votre entremise et par les circonstances que le monde du « social » est loin d’être aussi tolérant et ouvert que l’on peut le penser. C’est une jungle et cette jungle, vous avez largement contribué à y planter de longues et apparentes racines. Je me suis pris les pieds dedans et vous ne m’avez plus tendu la main.

Je n’ai toujours pas compris aujourd’hui le pourquoi de ce traitement de défaveur. Des convocations, des phrases assassines, des changements de poste, des projets acceptés puis refusés… Lorsque je me suis positionnée (contre vous), vous me boudiez, m’ignoriez, lorsque j’ai craqué, à plusieurs reprises, vous ne me parliez plus, lorsque j’ai demandé des explications, vous m’avez renvoyé la balle, ou bien vous vous êtes dérobée. Puis vous m’avez assené le coup fatal. Juste après ma fausse couche. Vous m’avez reproché mon absence. Ce jour là, quelque chose s’est fissuré en moi. Je vous ai haï. Haï de m’humilier, haï de n’avoir pas de mots. Mots de femme, de mère, de grand mère que vous êtes, de professionnelle. Ce jour là, vous êtes enfin tombée de votre piédestal.

Mes collègues se sont souvent interrogés sur votre manière de me traiter. Mais jamais ils n’ont pris mon parti, ni ne m’ont soutenue. Quelque part, nous avons tous peur de vous, autant que nous vous admirons. Alors qu’à leur tour ils sont l’objet de votre courroux parce qu’eux aussi s’opposent à vos manières de faire, je ris à l’intérieur.

Je ris parce que je sais.

Il m’aura fallu plusieurs séances chez le psy du travail pour comprendre. Comprendre ma relation à vous, votre relation à moi, ce qui s’est joué entre nous. Je me sens libérée et plus forte. Je ne crains plus vos regards, vos salves destructrices, je ne me sens plus cette minuscule chose face à votre immense savoir, je ne suis plus cette conseillère en perpétuel état de doute et d’infériorité. Je me suis posée en victime souvent, je le reconnais aisément, mais s’en est fini.

Cela coïncide  avec votre proche départ. Il y a comme une ironie dans cette situation.

Vous partez bientôt et je ne serai pas là. Je vous laisserai une lettre peut être, je n’en suis pas encore certaine. Je suis résolue à tourner la page et construire mon avenir professionnel plus sereinement.

J’ai besoin de vous oublier.

 

 

 

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4 réflexions sur “C’est un au revoir

  1. alainx dit :

    C’est peu de dire que j’aime beaucoup ce billet….
    Il est tellement représentatif de certaines relations hiérarchiques… et en même temps si humaines…
    Nul ne mérite un piédestal
    Nul ne mérite la haine.
    Mais chacun fait ce qu’il peut avec « tout ça »…..
    Il y a beaucoup « d’humanité » dans la relation que tu fais de ces années… Signe aussi du travail en psy que tu as accompli. C’est authentique, nuancé, et ajusté au vécu. enfin je le ressens ainsi.
    La vie professionnelle est toujours difficile. Je n’ai connu nul « lieu de travail » où tout baigne ! J’ai expérimenté le poste de « chef » celui de « subordonné » et celui de « profession libérale »…. Le relationnel est toujours complexe ….. les tensions du pouvoir sont à l’oeuvre. (le pouvoir du chef, le pouvoir du client, le pouvoir du concurrent, le pouvoir du contre-dépendant, etc….). Elles oscillent entre bienfaisance et entrave….
    Ainsi la vie….
    Bonne suite à toi….

    • Cloudy dit :

      Cher Alain, je suis très touchée par ton message.
      Je te remercie vraiment.
      Pas facile d’écrire ce billet. Peut ^tre même que j’aurais le courage de lui envoyer.

En direction du Cloudy World

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